FANNY ALLEN — ETHAN ALLEN’S DAUGHTER,
SISTER HELEN MORRISSEY, R.H.S.J.
Par ALBERT JUTRAS.
Bien qu’écrit en anglais, ce livre n’en doit pas moins attirer l’attention des Canadiens de langue française. Les lecteurs Anglais du Canada et des Etats-Unis prennent ainsi connaissance de notre passé et nous respectent d'avantage.
Après la défaite de la France, les tergiversations de Vichy nous ont mis dans une situation bien délicate à l’endroit des Anglais et des Américains. Tout ce qui contribute à démontrer nos liens avec ces peuples et notre loyauté, sauvegarde notre prestige. Soeur Hélène Morrissey, après la tâche du Jour, trouve dans la paix du cloître le courage, les moyens et les loisirs de faire raconter leurs secrets aux archives de l’Hôtel-Dieu. Le succès de sa « Vie de Jeanne Mance » se répète dans l’accueil que l’on fait à «Fanny Allen, fille d’Ethan Allen».
L’ouvrage se divise en deux parties : la première, et la plus importante quantitativement parlant, concerne la famille Allen et sur toutes faits d’armes du Général Allen, sa position politique et sociale ; la seconde nous dit avec simplicité la touchante histoire d’une convertie. ' Cette disposition se conforme à la logique pour deux motifs: 1° la biographie du père de Fanny est d’importance historique ; 2° l’athéisme de cet homme milite contre toute expansion religieuse au sein de sa famille.
Ethan Allen, né a Litchfield, Connecticut, en 1737, s’établit très jeune a4 Bennington dans le Vermont. Pendant la révolution il recrute un régiment, fameux par sa bravoure, qu’il nomme « Green Mountain Boys ». Dans la nuit du 9 mai 1775, à la tête de deux cent trente de ces gars, il traverse le lac Champlain et prend par audace et surprise le Fort Ticonderoga, point stratégique qui assurait le contrôle de la région et ouvrait une porte sur le Canada. Le 25 septembre de la même année, avec cent dix hommes plus ou moins aguerris dont 80 Canadiens, il débarque à la Longue-Pointe et tente la capture de Montréal. La trahison et l’infériorité numérique le conduisent à la défaite et à l’emprisonnement. Chargé de fers, il est transporté en Angleterre où il subit humiliations et mauvais traitements. Après dix-huit mois de captivité, il est échangé contre un prisonnier anglais et retourne en Amérique. On l’y acclame commeun héros et on le comble d’honneurs. Les promotions se succèdent et il devient général. Georges Washington le reçoit dans l’intimité et vante ses mérites. Sur le terrain politique il lutte avec la même fermeté que sur les champs de bataille; avec ses frères Heman et Ira, il est un des principaux artisans de l’indépendance du Vermont et de l’admission de cette république dans l’Assoeiation des Etats. La famille acquiert ainsi beaucoup d’influence et prospère.
Ethan Allen se marie deux fois; sa première femme lui donne cinq enfants; sa seconde, née Montressor et jeune veuve du Capitaine Buchanan, lui en donne trois, don’t Fanny la cadette. Celle-ci n’a que cinq ans lorsque son père meurt subitement, à l’âge de 52 ans, en 1789. La veuve d’Ethan Allen convole en troisièmes noces avec le Docteur Jabez Penniman, éminent médecin, qui se prend d’affection pour Fanny dont il admire l’intelligence, la beauté et la grâce. C’est ici que commence pour de bon l’histoire de la future Hospitalière de Saint-Joseph.
Pendant qu’elle habite chez son beau-père à Westminster se produit l’incident miraculeux qui auratant d’influence sur ses décisions ultérieures. Alors qu’âgée de 12 ans, Fanny se promène dans le jardin, « véritable paradis de fruits et de fleurs » que baigne la rivière Connecticut, elle aperçoit soudain un monster de dimensions extraordinaires et de forme horrifiante surgir du torrent et se diriger vers elle. Prise de panique, elle est immobilisée sur place et se torture de frayeur; à ce moment apparaît un homme d’allure vénérable, vêtu de bure et tenant une hampe. L’inconnu la prend par le bras, la pousse et lui rend le courage de fuir, en disant gentiment:
« Mon enfant,
que faites-vous là? Sauvez-vous ». Les recherches immédiates du protecteur par
le personnel de la maison restent vaines. Quatre ans plus tard Fanny connaît
son premier amour
sous les
aspects d’un étudiant de l’Université du Vermont, fils d’un riche Bostonnais et
possédant tous les attributs du prince charmant. Les tourtereaux filent leur
idylle pendant deux années; mais, a la veille des fiançailles, la jeune fille
annonce tout-à-coup son désir d’aller apprendre le français à l’Académie
Notre-Dame de Montréal. La familles’ étonne; avant de céder et par crainte du
catholicisme, on force Fanny au baptême par un ministre presbytérien.
L’adolescente, qui a hérité du franc parler de son père, déclare carrément qu’elle ne croit en aucun culte et qu’elle accepte la cérémonie seulement pour ne point déplaire aux siens. La Révérend Daniel Barber qui administre le sacrement à la. néophyte récaleitrante se convertira plus tard au catholicisme et avec lui, la majorité de sa famille. Chez les Dames de la Congrégation, Fanny se fait d’abord remarquer par son indiscipline et sa mécréance. Sur le point d’être expulsée à cause de sa mauvaise influence sur ses compagnes, elle tombe dans le mysticisme.
Chargée de porter des fleurs au Tabernacle, elle est saisie de respect pour la Présence Divine; sa transformation spirituelle est rapide et la conduit bientôt au désir du baptême catholique, ce que lui accorde le Père LeSaulnier qui considère nul le baptême presbytérien reçu à contre gré.
La nouvelle
indigne les parents qui ramènent leur enfant au Vermont et par tous les
plaisirs de la société, s’appliquent à la distraire de sa foi. La jouvencelle a
retrouvé son fiancé et lui conserve de l’affection; mais le désir de se faire
religieuse grandit en elle. Au bout de six mois, ses aspirations trop contenues
commencent d’altérer sa santé; on s’inquiète autour d’elle et, enfin, on
découvre le secret. Il est dangereux de résister à un si fort appel. Fanny
revient donc à Montréal pour le choix d’une communauté. Au terme d’une journée
de démarches et de chaleur, elle pénètre dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu situé
rue Saint-Paul à cette époque. À l’avant-choeur se trouve un tableau
représentant la Sainte-Famille; elle y reconnaît dans Saint-Joseph l’image de
celui qui l’a secourue jadis contre le dragon. La lumière éclate sur le destin
de Fanny Allen; elle opte pour les Hospitalière de Saint-Joseph, soeurs
cloîtrées qui perpétuent l’oeuvre de Jeanne Mance. Avec modestie,elle prend
place au milieu de ces femmes volontairement obscures qui partagent leur
existence entre le soin des malades et la prière. Sa quiétude n’est plus troublée
que de loin en loin par les visites des gens du Vermont qui viennent converser
un moment avec la jolie fille de leur regretté Général Ethan Allen. Elle meurt
d’une pneumopathie aiguë, dans la onzième année de sa profession de charité, le
10 décembre 1819, à l’âge de 35 ans. Les restes de Soeur Allen reposent
actuellement dans la crypte de la chapelle de l’Hôtel-Dieu où ils furent transportés
quand les Hospitalières quittèrent la rue Saint-Paul.
Ce sommaire ne donne qu’un aperçu du livre de Soeur Morrissey. Il faut le lire pour assister‘aux metamorphoses spirituelles d’une petite fille que rien dans son education ou son milieu n’orientait vers le cloître. Le père, célébré comme un héros, occupe un des plus hauts postes de son pays et il est riche. C’est de plus un agnostique combattant; il a écrit un livre qui s’intitule: La raison, le seul oracle de l’homme. On ne pense pas autrement dans la famille. À dix-huit ans Fanny est fiancé à un jeune homme beau et riche de la société bostonnaise. En outre, elle est d’une beauté extraordinaire ; même sousles voiles de la religieuse, ses charmes physiques font impression; les profanes la nomment « The Beautiful American Nun ». C’est sans doute
le sacrifice
de sa beauté qui rend si bizarre, à nos esprits mondains, le suicide social de
Soeur Allen. De même les vertus de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, sa passion
sublime pour le Christ, auraient-elles enthousiasmé au meme point l’humanité,
si l’enveloppe charnelle de cette âme, pure comme cristal, n’eût offert tant de
séduction? Une fille laide, disgraciée de la fortune et de la société, qui
entre en religion, peut très bien ne pas agir pour des motifs d’intérêt, par la
crainte de ne se point marier, par la peur de vivre; mais la belle, qui renonce
à toutes les promesses du monde, nous fait mieux comprendre la force et
l’absolu de certaines vocations.
C’est, en somme, ce qui se dégage de la biographie de Fanny Allen. Les heures qu’on passe à en prendre connaissance procurent de profondes émotions. Le récit marche sans prétention, sans préciosité ; il révèle le bon goût, l’élégance, la sensibilité et l’intelligence de l’auteur. Chose remarquable par dessus tout, c’est l’objectivité, le libéralisme, avec lequel Soeur Morrissey parle de l’irréligiosité des Allen. On se serait attendu à voir le héros anti-chrétien de l’indépendance du Vermontavili par une plume monastique. Eh bien! non. Il garde tout le pittoresque de son caractère ainsi que toutes ses qualités de soldat, de politique et de chef de famille. L’ouvrage s’enrichit de gravures, de photographies et de document qui témoignent d’un souci de précision dans la recherche historique qu’on avait déjà admiré dans « Life of Jeanne Mance ». La présentation typographique est à la hauteur, de sorte que c’est un grand plaisir de posséder ce dernier volume de Soeur Hélène Morrissey. Les médecins de l’Hôtel-Dieu éprouveront de la fierté à l’introduire dans leur bibliothèque et à le faire connaître à leurs amis.”
From, The Journal of the Hôtel-Dieu de Montréal, January 1, 1941, May-June
On peut se procurer « Fanny Allen — Ethan Allen’s Daughter » en s’adressant directement à l’auteur, Soeur Hélène Morrissey, Hôtel-Dieu de Montréal. L’édition courante cartonnée se vend $3.00: l’édition de luxe, $10.00. (Pas disponible depuis 1941.)
